[1836] Au pied des Montagnes Bleues, Darwin et l'ornithorynque
Non, en ce 17 janvier 1836, Darwin n'est pas soudainement projeté sur la Terre du Milieu ! Il explore alors les reliefs de grès à environ 100 kilomètres à l'ouest de Sydney. Et pourtant, seules les forêts d'eucalyptus nous permettent de confirmer que notre jeune naturaliste n'est pas plongé dans l'univers de J.R.R. Tolkien, tant ses descriptions évoquerait une quête fantastique ! Même la petite auberge de Weatherboard évoque le relais de Bree ! Or donc, ces reliefs bleutés constitués de strates de grès blanchâtres se sont formées entre l'Ordovicien et le Dévonien. Puis, durant le Trias, se sont déposés les sables à l'origine des grès des hauts plateaux. L'activité magmatique a provoqué intrusions granitiques et coulées volcaniques, qui se révèlent aujourd'hui au regard du randonneur dans un paysage à couper le souffle. C'est du moins l'impression qu'en livre Darwin alors qu'il atteint les sommets du Blackheath. A noter que dès le XIXème siècle, le visiteur égaré y trouvait une très confortable auberge, tenue par un ancien soldat.
Darwin rejoint le 18 janvier la propriété de M. Browne, baptisée ferme de Walerawang. Une lettre d'introduction du propriétaire lui permet d'être logé par le régisseur. Il y séjourna jusqu'au 20 janvier. Sur place, Darwin y découvre un élevage ovin typiquement australien. Les bergers ne lui inspirent guère confiance, ce sont des débauchés à ses yeux. Le lendemain matin, le propriétaite et le régisseur invitent notre jeune homme à une chasse au kangourou. Mais la chasse fut mauvaise, émeus et kangourous ayant été exterminés de la région. Traversant une forêt, Darwin ne prête guère attention à la flore. Hélas pour nous, car la région abrite le fameux Pin de Wollemi (Wollemia nobilis), un fossile vivant du monde végétal du Gondwana, et qui ne fut découvert qu'en 1994 ! Ce surprenant Conifère vit cependant dans des vallées très isolées, il n'y aurait eu peu de chances que Darwin les visite, et encore moins qu'il remarque l'originalité de cet Araucariacé. Mais nous pouvons toujours rêver !
En chemin, Darwin observe de bien insolites animaux, tels que le fameux Ornithorynque ! M. Browne en tire un spécimen, ce qui permet à Darwin de l'observer plus en détails : « les spécimens empaillés ne donnent nullement une bonne idée de l'aspect, à l'état frais, de la tête et du bec, ce dernier devenant dur et contracté » Charles Darwin, Journal de Bord. La faune australienne impressionne notre jeune naturaliste, qui se confie en ces mots : « Quelqu'un qui ne croit à rien de ce qui dépasse sa propre raison pourrait s'écrier : ''Sûrement deux Créateurs distincts ont dû être à l'œuvre ; cependant ils ont visé le même objectif et certainement dans chaque cas ils ont atteint leur but'' ». Charles Darwin, Op. Cit. Ce doute d'une création unique et indissociable apparaît alors que le Voyage s'achève. Cette pensée ébranle la lecture de la Genèse, rejoignant les hypothèses de Créations multiples formulées alors par les géologues défenseurs du Catastrophisme. « Peut-être un géologue suggérerait-il que les époques de la Création ont été distinctes et éloignées l'une des autres, que le Créateur s'est reposé au cours de son travail ». Mais elle demeure rattachée à l'hypothèse d'une intervention divine. Dans la première édition de son Voyage d'un Naturaliste autour du Monde (1839), Darwin évoque encore l'idée d'une Création multiple, paragraphe soigneusement expurgé lors de la publication de la seconde édition (1845). L'heure n'est alors plus à ménager le créationnisme mais à affirmer progressivement son hypothèse d'une transmutation des espèces.
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| Gravure de Platypus ou Ornithorynque (Ornithorhynchus paradoxus). Illustration de Meyers Konversations-Lexikon (1897). |

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