[1836] Le Naturaliste et l'Empereur

Le 8 juillet, le HMS Beagle arrive en vue de l'île de Sainte-Hélène, forteresse paradisiaque perdue dans l'Atlantique. Aux coulées massives de lave noire se mêlent fortins et batteries de canons, comme si la nature elle-même avait voulu renforcer les défenses naturelles de la prison anglaise ! Car pour Darwin, il ne peut s'agir d'une simple possession anglaise. Devant lui se dresse, aussi sinistre qu'imposante, la dernière demeure du tyran français contre lequel l'Europe toute entière se ligua !

Convenons bien d'une chose, les guerres napoléoniennes ont peut-être laissé un sentiment de roman national dans le cœur des français, il n'en est rien pour les autres peuples européens, et notamment les Anglais qui célèbrent encore aujourd'hui avec ferveurs leurs deux victoires décisives navale (Trafalgar, 1805) et terrestre (Waterloo, 1815). Durant le Second Voyage du Beagle, en pleine décennie 1830, le souvenir de ce conflit est extrêmement vif. Bon nombre de parents, pères, oncles ou frères aînés ont combattu dans l'armée ou la marine anglaise vingt ans plus tôt, et s'illustrèrent même durant la campagne de Waterloo. Pour Darwin, alors enfant durant ces guerres napoléoniennes, aborder Sainte-Hélène équivaut à revivre cette gloire récente. Peut-être est-ce pour cela qu'il loue un logement à quelques pas de la tombe de l'Empereur.

Mais son « pèlerinage » s'avère plutôt décevant. La maison d'exil de l'Empereur, dans un triste état, se délabre rapidement. Les quelques visiteurs l'ont salie, gravant leurs noms sur les murs. « C'est pour moi comme contempler une ruine antique défigurée sans raison aucune » comment-t-il dans son Journal de Bord. Syms Covington, l'assistant et valet de Darwin, relate cependant cette visite plus en détail dans son propre journal de bord. Il se fend même d'une esquisse rapide au crayon du tombeau impérial :


« Le 11, je me suis rendu à la tombe de Napoléon, à environ quatre kilomètres du port. Ce tombeau se situe dans une vallée entourée de jardins et de maisons. La tombe est d'une grande simplicité pour un homme si illustre : une simple pierre oblongue sans inscription, entourée d'une grille en fer et d'une autre en bois, laissant un passage d'environ trois à cinq mètres pour les visiteurs. Ce passage est magnifiquement verdoyant, avec de l'herbe, des saules et des cyprès. À l'extérieur de la grille en bois se trouve un petit puits, beau et limpide, où Napoléon venait chaque matin chercher de l'eau pour se laver. Un sous-officier, un vieux soldat, est posté pour veiller à ce que personne ne porte atteinte à la tombe. Il est strictement interdit de toucher le saule, mais on ne peut cueillir qu'une petite branche des cyprès. À l'extrémité est du tombeau, derrière une grille, se trouve un géranium planté par Lady Warren (épouse de l'amiral Warren) et ses filles ; à l'extrémité ouest, au pied du tombeau, on trouve plusieurs bulbes du Cap, etc. La maison est située à environ un kilomètre et demi du tombeau, le long d'une crête montagneuse. Je suis allé visiter la maison n° 13, qui est en très mauvais état. Une pièce sert de salle de billard pour les visiteurs (on y vend aussi du vin !). Le reste fait office de grange et de logement pour les domestiques du pasteur qui habite la nouvelle maison, construite pour Napoléon, mais qu'il n'a jamais habitée ».


Darwin, quant à lui, va se concentrer durant les jours suivants sur la géologie volcanique de l'île. Une sage précaution, car les observations de Sainte-Hélène lui seront fort utiles les décennies suivantes. Quant à l'Empereur, ce fantôme qui hante l'esprit de chaque britannique encore aujourd'hui, il demeurera encore quelques temps sur son île-prison, avant de revenir à titre posthume reposer aux Invalides, à Paris …



Tombeau de Napoléon, Sainte-Hélène, par Syms Covington.


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