[1836] Escale en Tasmanie
Après une traversée de six jours, le HMS Beagle arrive le 5 février 1836 dans la Baie des Tempêtes en Tasmanie. La météo justifie ce nom épouvantable ! Tard dans la soirée, le brick-sloop mouille dans l'anse qui abrite Hobart, la capitale de l'île. La visite de la ville lui est agréable, et il ne peut s'empêcher de comparer le charme britannique de la colonie aux austères fortifications des anciennes colonies espagnoles d'Amérique du Sud. Dès le 7 février, Darwin entame une prospection géologique aux alentours. Il réalise notamment l'ascension du Mont Wellington :
Baptisé par les Aborigènes sous les noms de Unghanyahletta, Pooranetere ou Kunanyi, ce massif culminant à 1271 mètres d'altitude doit son nom géographique actuel à l'hommage qui fut rendu au Duc de Wellington après la bataille de Waterloo. Sa constitution géologique est particulièrement intéressante pour qui souhaite découvrir la géologie de l'île, puisqu'il s'agit tout d'abord d'un contrefort de pélites sédimentaires datant du Permien (-300 Ma à -250 Ma). Au cours du Trias (-250 Ma à -200 Ma), des grès quartzites se sont formés par-dessus les pélites. Enfin, une intrusion de dolérite durant le Jurassique voici 150 Ma forme des falaises en "tuyaux d'orgues".
Il fallut pas moins de cinq heures d'ascension pour parvenir au sommet, la végétation luxuriante ralentissant considérablement la progression. Heureusement, la descente s'avère moins difficile. Au terme de cette rude journée d'effort, Darwin regagne le Beagle. Si l'ascension peut sembler anecdotique tant le Voyage est de nos jours associé à l'élaboration de sa théorie de la sélection naturelle, ne perdons pas de vue que la principale activité de Darwin durant ses nombreuses escales fut dédiée à la géologie. Durant son long séjour en Amérique du Sud, il élabora l'hypothèse d'un soulèvement progressif de la croûte terrestre, rejoignant par ses observations de terrain l'actualisme de Charles Lyell. Lors de son excursion dans les Montagnes Bleues à proximité de Sidney, Darwin eut occasion de s'interroger sur l'érosion des masses rocheuses, et de douter de l'action seule du ruissellement. Il propose, dans son « Voyage d'un Naturaliste autour du Monde », de plutôt interpréter cette érosion par le progressif retrait du niveau marin alors que l'Australie se serait surélevée. Quant aux conclusions de ses observations géologiques en Tasmanie, Darwin n'en parle que très peu ! Tout au plus considère-t-il que la géologie de l'île s'inscrit dans son hypothèse d'un soulèvement de l'écorce terrestre.
Darwin quitte la Tasmanie le 17 février sur une impression bien plus positive que pour Sidney. L'île n'abrite pas de bagnards, or Darwin n'apprécie guère les convicts, qu'il juge rongés par leurs instincts les plus vils. La bonne société coloniale qu'il fréquente durant son séjour ne peut qu'encourager son jugement. Aussi, dans ses récits de voyage, il esquisse un portrait de la société australienne divisée entre convicts et colons. D'un côté ces forçats dont nul n'espère une rédemption morale, de l'autre les colons courageux venus cultiver cette vaste terre sauvage. Se rajoute un troisième protagoniste, les Aborigènes d'Australie, dont Darwin n'esquisse qu'un portrait ethnographique partiel et subjectif. Tout au plus les compare-t-il aux Fuégiens de la Terre de Feu. Nous en apprenons un peu plus sur l'état des populations autochtones dans le « Voyage d'un Naturaliste autour du Monde ». Les aborigènes sont décimés par les maladies européennes, et Darwin relate comment ces natifs sont victimes de la spoliation de leurs terres, traqués par des rafles, et soumis à des déportations massives. Darwin juge ce mal nécessaire pour prévenir les villes coloniales de leur « criminalité ». Sans aucun regard critique sur le génocide qui se produit pourtant sous ses yeux, notre gentleman anglais ne tarit pas d'éloges pour la bonne morale des habitants de Hobart. Comment ne pas lui répondre en citant Midnight Oil ? « How can we dance / When our earth is turning / How do we sleep / While our beds are burning » ...
N.B. : Le Mont Darwin, le Cratère de Darwin ainsi que le verre de Darwin (impactite) que l'on trouve au sud-ouest de la Tasmanie ont été nommés en hommage à Charles Darwin, et ne furent pas étudiés par le célèbre naturaliste.
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| Robert Dowling (1860). Groupe d'Aborigènes de Tasmanie. |

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